Ibrahim

Dessin d'Ibrahim
Dessin d'Ibrahim

Si vous me demandiez pourquoi j'ai décidé de devenir enseignante, je devrais alors vous parler de lui. De cet enfant que j'ai rencontré par l'intermédiaire du Secours Populaire, association au sein de laquelle je me suis engagée en 2007. J'ai suivi  Ibrahim durant 3 ans, il était en CE1 l'année où j'ai commencé l'accompagnement scolaire avec lui. 

Ibrahim m’a apporté la réponse à la question qui me tracassait : « Qu’ est-ce que je vais faire de ma vie ? ». Il est à la base de tout. C’est lui qui m’a guidée jusqu’ici. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce à lui. Il est mon déclic. 

 

Le Secours Populaire prévoit l’intervention de l’accompagnateur une heure et demi par semaine. J’allais chez Ibrahim quatre fois par semaine sans plus compter le temps que je passais avec lui.

Le Secours Populaire insiste sur le fait que l’accompagnateur ne doit pas se centrer sur les devoirs de l’enfant, mais aussi être là pour lui permettre une « ouverture culturelle ». Avec Ibrahim, l’urgence première était ses devoirs : il en bavait tellement chaque soir qu’il n’y avait pas de place pour les activités « culturelles ». Mon rôle auprès de lui s’est rapidement étendu au reste de la famille . Aider la mère à remplir des papiers, assister parfois les frères et sœurs dans leurs devoirs… 

 

En septembre 2008 , début de la deuxième année avec lui, j’écrivais :

Rien n'a changé chez eux. C'est toujours la même pagaille, c'est toujours la Maman qui court partout, la cuisine trop petite pour tout le monde, les frères qui se tapent, les grands qui charrient les petits, les portes qui claquent sous les allées et venues des uns et des autres, les enfants qui sont toujours prêts à offrir à boire et à manger, le bruit au milieu duquel on doit travailler, les difficultés pour se concentrer, tous les problèmes à régler en même temps, leur rires, leur cris, les papiers de l'école à remplir, les devoirs des uns et des autres, les nombreuses venues des voisins, les sonneries du téléphone, la télé restée allumée dans le vide, le goûter au milieu des cahiers, des cartables et des stylos, le manque de matériel alors que l'école ne fait que commencer, les enfants toujours aux petits soins pour veiller à ce que je ne manque de rien. Et le sourire de mon petit protégé. 
C'est fou ce qu'ils m'ont manqués. 

 

Ibrahim m’a fait comprendre l’importance du contexte familial sur le travail scolaire. Comment un enfant peut-il se concentrer efficacement sur ses devoirs alors qu’il n’a que la cuisine comme pièce où travailler, au milieu des frères et sœurs qui prennent le goûter et de la mère qui prépare le dîner ? Comment un enfant peut-il faire correctement ses devoirs tout seul alors qu’il ne comprend pas ce qu’on lui demande et que sa mère ne peut pas l’aider puisqu’elle lit à peine le français ? Comment un enfant peut-il se concentrer sur ses devoirs alors que ses parents se disputent dans la pièce d’à côté ? 

 

Ibrahim m’a montré l’horreur de notre système éducatif actuel.

A la fac, on nous parle de « révolution copernicienne en éducation », et de l’enfant qui est au centre de l’école, mais Ibrahim m’a prouvé une réalité toute autre. On lui a fait croire qu’il n’était pas adapté à l’école, que s’il échouait c’était de sa faute car il manquait de volonté. Mais s’est t-on jamais posé la question de savoir si l’école était adaptée aux enfants en difficultés? Parfois un enfant perd pied dans une classe, et personne n’est là pour le récupérer. Son enseignante le place au fond de la classe et le laisse se noyer.

Pour le CE1 d’Ibrahim, pour son CE2 et pour son CM1, j’ai tenu à rencontrer ses institutrices respectives. Toutes les trois m’ont accueilli avec un grand sourire, répondant positivement à ma demande de me contacter en cas de difficultés particulières en classe pour me le signaler dans le carnet de correspondance. Je rêvais de travailler main dans la main avec elles. Aucune d’entre elles ne m’a jamais écrit. Les seuls mots que je trouvais dans son carnet de correspondance ressemblaient à des accusations à l’intention des parents: «  Ibrahim n’ayant pas fait ses devoirs du jour, il a deux exercices de plus à faire en conjugaison. » « Devoirs non fait : Ibrahim ne se met toujours pas au travail ». Bien sûr que non , il ne faisait pas ses devoirs, puisqu’il était incapable de les réussir tout seul ! Si je n’étais pas là pour l’aider, il ne pouvait pas s’en sortir. Ibrahim a été abandonné et laissé de côté par l’école. Par ce système culpabilisant et dévalorisant.


 

Je me battrai pour tous les Ibrahim que je rencontrerai dans ma carrière.